19.6.13

Tête en l'air

Martial est parti en vacances au Canada en nous confiant ses clefs de boîte aux
lettres.
– Il faut relever le courrier afin de ne pas attirer l’attention des cambrioleurs.
Germaine a eu peur que l’on perde la clef, elle l’a donc cachée pendant mon
absence... dans un endroit qu’elle a oublié.

12.6.13

97 printemps en hiver


Le jour anniversaire des 97 ans de Germaine. Depuis que je suis chez elle, je ne l’ai
jamais vue sortir, hormis chez ses enfants. Je décide de l’emmener en fôret. Je marche
avec Germaine le long d’un étang, le vent souffle. Elle sent l’air, me dit que ça fait
longtemps quel n’est pas venue ici.
– La dernière fois mes enfants avaient 8 ans. Je me dis régulièrement que je devrais faire
ceci ou cela puis je remets souvent à plus tard. Finalement, un jour, on s’aperçoit que
vingt ans ont passé, sans avoir accompli les choses.

Les deux font la paire


On répertorie les aliments afin de faire la liste de course.
– 2 kilos par 2 kilos... cela part trop rapidement. Prenez 10 kilos de pommes de
terre. Ah, et pendant que vous y êtes, prenez également 10 litres de vin, c’est plus
pratique.

5.6.13

Positive attitude


Un jour d’hiver comme les autres. Germaine regarde par la fenêtre. Soudain une pie passe devant elle puis une deuxième quelques secondes plus tard.
– Une pie tant pis, deux pies tant mieux.

Pain perdu


Germaine mange très peu de pain mais conserve ce qu’elle ne mange pas. Pendant des jours, une pile de baguette quasiment entières s’entasse, puis plus rien.
– Mais où est parti tout le pain que vous stockiez ?
– Eh bien je l’ai donné aux oiseaux.
Je regarde par la fenêtre et découvre le jardin jonché de baguette.

29.5.13

Le printemps hivernal


La maison de Germaine est remplie de fleurs en tout genre. Elle me dit souvent qu’une maison sans fleur est une maison sans vie.

Cachet en entrée ou pillule en dessert ?



Germaine doit prendre trois fois par jour des médicaments en milieu de repas. Elle n’aime pas trop les desserts proposés par la maison de retraite. Elle oublie délibérément par moment de prendre ses médicaments.
– Mince, je vais les prendre en dessert, ce sera toujours meilleur que la crème anglaise.



22.5.13

Cours du soir


Ces derniers temps, Germaine a le sommeil perturbé. Toutes les nuits, elle rêve
que quelqu’un sonne à la porte.
– On sonne ! A la porte !
– Mais non Germaine, vous avez encore rêvé.
– Mais si, je vous assure ! Regardez devant le portail si vous ne me croyez pas !
– Il n’y a personne.
– Evidemment, la personne a dû partir à force d’attendre.
– Je vous jure que je n’ai rien entendu, je suis quand même plus près de la sonnette
que vous.
– Alors ça doit encore être des enfants qui s’amusent sur le chemin de l’école.
– A quatre heures du matin... Bonne nuit Germaine.

Chaud cacao

Le jour de pâques, je cache un oeuf en chocolat pour Germaine. Il est camouflé
derrière la composition de fleurs sêchées de plus de 20 ans. J’oriente Germaine
afin qu’elle ne passe pas la matinée à le chercher. Elle est désormais devant le
bouquet.
– Vous chauffez Germaine
Elle tend son bras au dessus du bouquet.
– Vous brûlez Germaine.
Elle saisit une fleur et l’arrache, détruisant au passage son bouquet.
– Oh comme c’est gentil, c’est un très bel oeuf.
– Germaine, c’est une fleur... Au lieu de vous offrir un oeuf en chocolat, je devrais
plutôt vous offrir une bonne paire de lunette.

15.5.13

Les fleurs du mal


Depuis trois mois, Germaine me parle de la plante située à côté de ma chambre. Tous les matins, elle me raconte qu’il faut attendre quatre ans pour voir l’éclosion de sa fleur. Cette année est la bonne. Un jour, Maria se mêle à la discussion et affirme que ce n’est pas une fleur mais une feuille. Sûre de son fait, Germaine lance les paris : champagne pour le gagnant.
– Vous êtes sûre Germaine ? J’ai l’impression que Maria a raison.
– Je ne parie jamais pour perdre. Je ne peux pas boire de champagne donc je lui demanderai une bouteille de rouge d’une valeur équivalente.
Le jour fatidique arrive : une magnifique...feuille.
– Germaine, il va falloir honorer votre pari, vous avez perdu.
– Moi j’ai fais un pari ? Non...je m’en souviendrais.
Plus jamais elle ne me parla de cette plante.

Bronzage agricole


Je reviens de week end. Germaine me regarde et trouve que je suis bronzé. Elle sourit en me disant qu’elle aussi a pris des couleurs : elle me montre ses bras couverts de bleus. Elle était tombée pendant mon absence.

8.5.13

Marathon women

– Aujourd’hui je vais me dégourdir les jambes !
Germaine marche péniblement du salon à la porte d’entrée, puis revient sur ses pas pour s’asseoir dans le canapé.
– La prochaine fois, quand je serai plus en forme, je ferai également un crochet par la cuisine.

Tenue correct exigée

En hiver, la maison chauffe très peu les premiers mois. Germaine se balade toute la journée avec son manteau en Vison.


1.5.13

The Morgen day

Germaine boit son café dans un mug sur lequel est écrit « i love London ».
Je le lis avec une intonation anglaise et lui demande de me faire écouter son accent. Elle sourit et me dit qu’elle ne parle pas anglais. Elle ne connait qu’un mot étranger, et il est allemand : Morgen.
– D’où le connaissez-vous ?
– Pendant la guerre j’avais un animal de compagnie, Joseph. C’était un cochon domestique. Il s’était cassé une patte le long d’une route. Avec mon mari, on lui a soigné. Il était obéissant. Le soir, on le lâchait dans le jardin pour qu’il monte la garde. Un jour, un soldat allemand est venu voir la maison et a aperçu Joseph. Il a voulu le prendre mais je m’y suis opposé. En rebroussant chemin, il a pointé le cochon du doigt et a vociféré un mélange de français et d’allemand : «Réquisition, Morgen !». Morgen... Le jour suivant, des allemands sont venus et ont embarqués Joseph. C’est là que j’ai compris le sens de ce mot : demain.

Liberté surveillée

Comme tous les soirs, Martial passe voir sa mère pour lui raconter sa journée. Après quelques instants, il finit par s’agacer lorsque Germaine lui demande inlassablement s’il ira un jour chez le coiffeur.
– Ah tu n’es pas facile à vivre ! J’ai 65 ans, je suis libre de faire ce que je veux !
– Si tu n’es pas content, tu n’as qu’à rester chez toi ! Je suis encore indépendante.
Vexé, il se tait, embrasse sa mère sur le front et rentre chez lui. Après la dispute, je rentre dans la chambre de Germaine pour lui tenir compagnie. Cinq minutes plus tard, elle rompt le silence :
– Vous savez, les enfants ont leur vie et nous notre vieillesse.

24.4.13

Minuit, l'heure du crème


Une heure du matin : un bruit de canne. Germaine commence à descendre pour prendre son café.
– Germaine, ce n’est pas l’heure, il faut encore dormir.
– Ah vous avez raison, je ne sais pas ce qu’il m’a pris... Vous êtes déjà réveillé ?
– Non, je vais me coucher !
Deux heures du matin : un bruit de parquet.
– Germaine, je vous ai déjà dit que ce n’était pas l’heure ! Même sans vos cannes, je vous entends !
– Oh, je ne sais pas comment vous faites. J’avais déjà le goût du café à la bouche.
– Eh bien à défaut, vous l’aurez dans vos rêves !

Roule ma poule


Maria fait manger Germaine à onze heures trente le midi et dix sept heures trente le soir.
– La barbe, manger à cette heure ci, à cette heure là. C’est pire que les horaires d’une poule. Je me demande parfois qui est la plus vieille.

17.4.13

Phone game


Le téléphone sonne : Germaine décroche de sa chambre et moi du rez-de-chaussée. L’interlocuteur prononce à peine le mot «Allo» que la communication est interrompue. Germaine continue de dire «Allo». Par le biais du téléphone je lui dis que la personne a raccroché.
– Mais qui c’est à la fin ?
– Germaine, je pense que ça devait être Martial, votre fils.
– Ah, et comment il va ?
– Ben je ne sais pas.
– Il a fait bon voyage?
– Il a raccroché, comment pourrais-je le savoir ?
– Tiens, puisque je vous ai au téléphone, je voulais vous dire que je suis trop fatiguée pour aller chez Thierry demain.
– Germaine, raccrochez ce téléphone, je suis chez vous, je monte vous voir pour discuter.
– Non, ne vous déplacez pas, il pleut dehors.
Je raccroche...

A table


Le repas de Germaine est livré tous les jours par une maison de retraite à 11h30. Son chat attend le livreur sur la table dès 11h15...

10.4.13

La parité


Germaine dort depuis des années sur le même lit, dans lequel elle a donné naissance à Martial. Intrigué, je regarde donc ce lit de plus de soixante ans.
– C’est incroyable, le matelas n’est même pas déformé.
– C’est grâce à la parité. Je dors sur le côté gauche pendant 15 jours, puis j’inverse les 15 jours suivants.

L'amie du petit déjeuner


Le premier matin, elle me propose un café. Elle dispose deux muggs, l’un à l’endroit, l’autre à l’envers, par inadvertance. Elle verse la poudre dans le premier.
– Une cuillerée de café, une de Ricorée et un sucre.
Elle réitère l’opération avec le second et renverse tout, sans comprendre pourquoi. Depuis, c’est moi qui prépare le café le matin.

9.4.13

Préambule



J'arrive en région parisienne sans argent ni logement, muni d’une simple carte d’étudiant. On me parle de la création récente d’associations permettant à des étudiants de loger chez une personne âgée. Le principe est simple : un peu de son temps contre une chambre chez l’habitant. Ayant déjà vécu avec mon arrière grand mère, je suis emballé par l’idée. Je m’inscris rapidement dans plusieurs associations mais ma candidature semble poser problème.
– Vous êtes un homme, il faut que vous sachiez que les places sont restreintes et que les personnes âgées préfèrent les femmes, plus sérieuses et rassurantes...
Les propositions ne se bousculent pas, une en un mois. Je tente une dernière inscription dans une nouvelle association.
– Il semble que vous ayez de la chance, le fils d’une dame âgée vient d’appeler, il a précisé qu’elle ne voulait pas de femme. Le profil du jeune homme recherché correspond au votre.
Une fois le rendez vous organisé, je me présente chez Germaine, 96 ans, pour prendre le thé. Je suis accueilli par ses deux fils : Thierry et Martial. Germaine m’attend dans le salon. 
Je me trouve face à une dame pudique, élégante, qui prend soin d’elle. Pendant la conversation, elle m’apparaît être une personne curieuse, légèrement sourde, mais dotée d’une sensibilité certaine pour les bons mots. Elle me parle de sa passion pour les fleurs, je lui montre mes illustrations réalisées lorsque j’étais étudiant aux Arts décoratifs de Strasbourg. Le courant passe bien. Elle me raccompagne à la porte d’entrée, elle marche à l’aide de béquilles. 
Une semaine plus tard, je m’installe chez elle.